Dans le château...

28 septembre 2008
Sur fond de: Yann Tiersen - Les enfants


C'était une belle fin d'après-midi ensoleillée... L'air était doux, il faisait bon... Ni trop chaud, ni trop froid...

On marchait vite sur ce trottoir, enthousiastes, impatients, pressés d'y être, comme toujours semblait-il... Et on riait à plein poumon, on s'amusait, on se chambrait les uns, les autres... Sans jamais se soucier du tapage que notre venue dans cette rue paisible pouvait engendrer car, ainsi réunis, nous étions seuls au monde...

Nous nous sommes arrêtés devant cette lourde grille en fer, rongée par la rouille, usée par le temps... Nous l'avons regardée un court instant, avant de soupirer... puis nous nous sommes regardés, les uns, les autres... Nous nous sommes souris, complices, l'oeil malicieux... Nous avons tenté de retenir ces fous rires que nous sentions monter en nous, en vain... Nous étions bien trop contents de toucher au but...
- On fait la course ? L'un de nous a demandé, la voix pleine d'une excitation qu'il avait bien du mal à dissimuler, l'oeil luisant... et c'est en chœur que nous lui avons répondu, après quelques nouveaux regards complices:
- Mais tu sais bien que ça sert à rien... Tu vas encore perdre...
Une très légère déception lui voila le regard quelques secondes, mais cela n'entama en rien sa bonne humeur... Ainsi il passa la grille et nous lui emboîtèrent le pas...
De l'autre côté, nous avons repris notre marche bien heureuse et je l'ai rattrapé:
- Tu sais pourquoi tu perds à chaque fois ? lui ai-je demandé...
- Parce que tu ne démarres jamais quand il le faut...
Et comme toujours, semblait-il, j'ai lancé la course... Nous avons couru et couru encore, le laissant derrière, littéralement médusé... C'était bas et petit... Mais cela n'avait aucune importance... On s'amusait et il le savait...

Cette course effrénée mais conviviale, n'avait rien de facile... Le chemin de terre qu'il nous fallait ainsi parcourir à vive allure, sans tomber, sans se blesser étant particulièrement pentu...
La plupart des filles abandonnaient à la moitié du trajet qui nous séparait encore de notre cible, mais pas moi... Et Dieu seul sait à quel point je détestais courir, mais c'était plus fort que moi... Il fallait que j'y sois avant le plus gros de la troupe... Il fallait que j'y sois...

Nous étions essoufflés une fois arrivés au sommet de cette colline que nous venions de gravir... Mais cela non plus n'avait aucune importance car il se dressait là, juste devant nous, à une vingtaine de mètres encore... Il était beau, impressionnant, austère, hostile et incroyablement accueillant à la fois... Notre château... Ce lieu mystérieux dans lequel nous allions sans aucun doute passer la nuit, dans lequel nous allions sans aucun doute vivre de nombreuses aventures...

A nouveau réunis sur ces hauteurs, nous nous sommes donc dirigés d'un pas rapide vers le château et nous sommes entrés sans attendre qu'on vienne nous ouvrir... Personne ne l'aurait fait de toute façon puisqu'à part nous et nos nombreux Maîtres du Jeu (MJ) , personne d'autre ne s'y rendait jamais...
Nous étions un peu en avance, mais d'instinct, nous nous sommes rendu dans la pièce centrale du château, attendant que nos MJ nous donnent le feu vert pour aller nous préparer...

L'instant était solennel, nous le savions...
La pièce était circulaire, pratiquement vide et comme toujours, semblait-il, plongée dans le noir...
Nos MJ se tenaient là, devant nous, calmes et sérieux, bien emmitouflés dans leurs somptueuses capes qui nous empêchaient de voir leurs visages, chacun tenant à la main une bougie...
L'un d'eux, le MJ principal, celui à qui appartenait ce château, celui qui gérait tout, qui savait tout, qui voyait tout, s'avança alors vers nous et de sa voix grave et profonde nous dit:
- L'heure approche... Il est temps que la métamorphose commence...

Sans attendre notre reste, nous nous sommes alors dirigés vers la "Salle de Transformation", cette salle où il nous faudrait nous changer et nous maquiller... Mais surtout arrêter d'être nous pour incarner ce personnage que nous avions choisi de d'être durant les prochaines heures à venir...
Mais alors que je suivais le groupe, bonne dernière, le MJ principal me rattrapa et m'annonça que nous avions un invité spécial... Qu'une personne à qui j'avais parlé de nos petites séances de Jeu de Rôle, de l'ambiance bon enfant, du côté grisant de cette expérience à huis-clos, était venue se joindre à nous...
Je ne voyais pas qui cela pouvait être, mais d'après lui, je ne tarderais pas à le savoir car il lui avait donné la chambre juste en face de la "Salle de Transformation"...
C'était l'une des plus belles et des plus confortables chambres du château et je savais qu'il ne la donnait pas à n'importe qui, qu'il fallait la mériter... d'une façon ou d'une autre...
Intriguée par cette nouvelle, je remerciai le MJ et partis en courant rattraper les autres qui m'avaient attendue à l'autre bout de la pièce...
Curieux, ils m'ont demandé ce qu'il me voulait mais estimant que ce n'était pas important pour le bon déroulement de la soirée et de la nuit, je ne leur ai rien dit...

Ce château était vraiment immense et il nous fallait monter et descendre un certain nombre d'escaliers et traverser un certain nombre de couloirs avant d'atteindre enfin cette fameuse salle...
Lorsque nous sommes arrivés dans le derniers de couloirs, j'ai commencé à me sentir anxieuse... et à ce sentiment est venu s'ajouter une certaine gêne lorsque je l'ai vu... et surtout reconnu... C'était Sam... Un jeune homme de quelques années mon aîné que je connais fort bien malgré ce qu'il peut en penser...
Il se tenait, sûr de lui, négligemment appuyé contre le chambranle de la porte de sa chambre qu'il avait laissée ouverte... Il portait le sur-pantalon en cuir de sa sœur et une chemise en lin noir qui ne lui appartenait pas... je le savais car cette chemise je l'ai choisie pour une autre personne...
A voir son air, son sourire en coin lorsqu'il m'a aperçue à son tour, je n'ai pû m'empêcher de penser qu'il allait tout faire me mettre des bâtons dans les roues, pour m'embêter... et comme notre relation a toujours été quelque peu "électrique", en partant du principe qu'il était là juste pour me pourrir un peu la soirée, j'ai lancé les hostilités en lui faisant un beau doigt d'honneur et en lui tirant la langue... ce qui l'a beaucoup fait rire...
Plus sérieusement, une fois le groupe entré dans la salle, je lui ai dit que je viendrais lui parler après... Alors il est rentré dans sa chambre et moi dans la salle...

La "Salle de Transformation" était une très longue pièce bordée de part et d'autre d'armoires où nous pouvions y mettre nos affaires... Au centre, se tenaient plusieurs tables et quelques chaises que nous utilisions pour nos maquillages...
La présence de Sam me perturbait et m'agaçait un peu et c'est donc un peu énervée que j'ai commencé à me changer... J'essayais d'être la plus rapide possible, mais j'avais trop de questions en tête et sans m'en apercevoir j'ai alors dit à haute voix:
- Mais qu'est-ce qu'il fiche ici ?
- Qui ça ? m'a répondu une des filles du groupe...
- Mais euh... Cet espèce de grand imbécile qui pourra dormir dans la chambre d'en face !
Et c'est là qu'il a fait son entrée dans la pièce... toujours aussi sûr de lui, toujours aussi souriant...
- Qui est-ce que tu traites comme ça d'imbécile ?
- Ben toi banane va ! Tu devrais le savoir, non ? depuis le temps... Et puis tu n'as rien à faire ici, je t'ai dit que j'allais venir après !!
- C'est bon, t'énerves pas, je sors...
Si cela m'avait été possible, je lui aurais mis 2 baffes, mais vu sa taille (1m90 et des poussières), j'avais peu de chance d'y arriver sans avoir l'air ridicule ou pire, sans qu'il m'ait ridiculisée... Alors je l'ai simplement poussé hors de la pièce, puisqu'il semblait ne pas être très pressé de sortir...

Ma gêne s'était accrue, tout comme mon excitation en entendant les MJ fermer les volets du château... Ils allaient bientôt nous appeler... Il ne me restait plus que mon pantalon et mes bottes à enfiler, mais toujours un peu sur les nerfs, je n'ai pas pu résister plus longtemps et c'est en petite culotte que je suis allée parler à Sam...
Comme cela arrive bien souvent, la discussion a été un peu houlouse... Il m'a envoyé quelques piques au visage et j'ai fait de même de mon côté... Mais après un petit moment, quelques piques plus tard, j'ai malgré tout réussi à lui faire promettre de ne pas m'ennuyer cette nuit... et je suis sortie pour aller terminer de me préparer...

De retour dans la "Salle de Transformation", j'ai vite compris que quelque chose n'allait pas... Tout le groupe s'était changé durant mon absence et les filles paufinaient le maquillage des garçons... Un maquillage inhabituel...
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Un MJ est venu nous annoncer qu'ils ont changés le scénar... Il nous a donné des directives quant à nos persos... En même temps, c'était prévu, ils nous l'avaient dit la semaine passée...
- Oui, je sais, mais je ne pensais pas que cela se passerait comme ça... Bon ben, j'ai plus qu'à troquer mon joli pantalon noir et mes jolies bottes noires contre ma petite jupe blanche et mes bottes blanches...
Alors jai fouillé dans mon armoire, pensant mettre tout de suite la main sur ma jupe... Mais elle ne s'y trouvait pas...
J'étais particulièrement en retard.. et le monde s'est soudain mis à tourner autour de moi... Je me sentais perdue, stressée et angoissée... Je n'avais plus l'impression d'être tout à fait à ma place... dans mon petit monde...
Et mon sang n'a fait qu'un tour, je savais qui en était le responsable...
Ni une, ni deux, je suis ressortie de la pièce, folle de rage mais toujours en petite culotte et je suis retournée voir Sam...
Il était allongé sur son lit, comme si de rien était et sans lui adresser un mot, je me suis mise à la recherche de ma jupette...
- Mais qu'est-ce que tu fabriques ?
- Je cherche ma jupe blanche... Celle que tu m'as sans doute volée !
- Mais je t'ai ien volé du tout moi !
- Tu mens ! Je suis sûre que c'est toi qui me l'as prise... T'avais décider de me faire chier hein ? ben ça y est ! T'es content ? t'a réussi !
- Mais je te dis que je l'ai pas ta fouttue jupe...
- Me racontes pas d'histoires ! Personne ici à part toi ne me l'aurait prise juste pour m'emmerder !
- Bon ça va, d'accord... C'est ça que tu cherches ?
- Connard !
Et après avoir violemment récupérer enfin ma jupe, je suis retournée me chausser... Mais rebelotte, pas de bottes... Ou du moins, pas les 2...
Et cette fois-ci, je n'ai pas pû me retenir, j'ai fondu en larmes... Des larmes de colère et d'abattement... Cette soirée qui s'annonçait si bien tombait à l'eau pour moi et à cause de lui ! Je ne serais jamais prête dans les temps et le retard n'était en aucune façon toléré...
Alors je suis retournée le voir... encore... Et lorsque je me suis approchée de lui il s'est dressé devant moi et je l'ai frappé à la poitrine, toujours en pleurs, toujours furibonde... et j'ai martelé de mes poings ses pectoraux, encore et encore, sans qu'il ne bronche... jusqu'à ce que ma tristesse ne prenne le dessus et que je finisse par m'assoir sur le bord du lit... Il s'est assis à côté de moi, sans dire un mot... et je me suis remise à pleurer de plus belle:
- C'est de ta faute !!! Tu as tout gâché.... Vraiment tout !!! Pourquoi il a fallu que tu viennes, hein ? pourquoi ?
- Ben euh...
- Et puis tu m'avais promis que tu me laisserais tranquille... TU ME L'AVAIS PROMIS !!!
- ...
- T'avais pas le droit !! T'avais pas le droit de faire ça !!! ... T'avais pas le droit...
Il était allé trop loin, mais il semblait l'avoir compris à voir sa mine déconfite...
Et n'en pouvant plus de ces trop fortes émotions que j'ai ressenties en trop peu de temps, cassée par cette situation, je me suis allongée dans le lit pour me calmer... Mais très vite, épuisée, j'ai fini par m'endormir sous son regard attristé...


Et je me suis réveillée, plus étonnée que dépitée par ce rêve qui pour une fois sortait de l'ordinaire...


2 commentaires

joe blogue a dit…

Si je m'attendais à cette fin.... Faut croire que je regarde trop de films...

Patrick a dit…

Belle écriture et un sens de la narration qui nous empêche de nous arrêter dans notre lecture. Tu nous tiens en haleine, ménage le suspens, imprime ton rythme pour mieux nous capturer dans ton imaginaire.
Et quelle chute !
bravo opaline !
Amicalement,
PAT

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